Un médecin, une vie
LE BONHEUR est dans le pré. Tous les deux mois, le spécialiste des interactions entre le VIH et le système immunitaire le vérifie en rejoignant la propriété qu’il a restaurée sur ses terres familiales du Gers ; il parcourt les sentiers bordés de haies vives et de ruisseaux et rencontre les paysans qui furent ses camarades de communale. Dans cette infime géographie, où il reconnaît, dit-il, chaque arbre de son enfance, très loin de son labo, des universités américaines et chinoises qui l’invitent régulièrement, il regarde le scientifique qu’il est devenu. « Souvent, avoue-t-il, je culpabilise. Les gens du village me consultent au coin du feu, évoquent le manque de médecins dans le canton. Alors, je me dis qu’en consacrant ma vie à la recherche biomédicale, je les ai abandonnés et je me suis amputé d’une part de moi-même. J’aurais pu exercer dans les hôpitaux de Bordeaux, devenir neuropsychiatre, cancérologue, médecin interniste, participer à la création de Médecins Sans Frontières. Ou simplement être médecin de campagne, dans une pratique qui allie sciences et humanisme. »
« Je n’ai jamais compris pourquoi il n’a pas poursuivi une carrière hospitalière, corrobore le Dr François Valentin, chirurgien à Bordeaux, qui fut son condisciple à la fac et demeure son ami. Jacques est un homme de cœur qui n’aime rien tant que d’écouter les patients et de découvrir leurs histoires personnelles. Il a sans doute été victime de ses qualités scientifiques, qui l’ont happé dans l’univers de la recherche et détourné de son goût pour la pratique médicale. »
Rencontres décisives.
Entre le désir de soigner et l’ambition de comprendre le pourquoi des pathologies, la dualité sera telle que, dans le récit autobiographique qu’il vient de publier, « Médecin de cœur, scientifique d’esprit »*, le Pr Thèze n’hésite pas à parler du double sens de sa vie. « C’est ma curiosité exacerbée, pour ne pas dire maladive, qui m’a fait basculer vers la recherche », analyse aujourd’hui l’intéressé. Des rencontres décisives ont fait le reste. Deux surtout, avec deux prix Nobel de médecine : le pasteurien François Jacob, et le chef du département de pathologie de la Harvard Medical School, Baruj Benacerraf. Le premier lui conseilla d’intégrer Pasteur, où, en 1968, il suivait « le grand cours » : « Il a balayé mes réticences à l’idée de trahir la médecine en m’expliquant que je venais d’intégrer le réacteur nucléaire de la science française. Et que, au bout du compte, les progrès en découleraient pour la médecine. »
Le second, qui s’est acquis dès les années 1970 l’autorité de leader mondial de l’immunologie, l’a recruté en 1975 dans son laboratoire. « Benacerraf, explique son élève français, fut le visionnaire qui a pressenti le premier les grandes lignes du développement de l’immunologie et trouvé les fils d’Ariane qui mènent aux découvertes. C’est grâce à lui que j’ai acquis la maîtrise de cette discipline pour y affirmer une vision personnelle de la recherche biomédicale. »
Après trois ans aux États-Unis, le retour en France se fera dans la douleur. « À l’époque, se souvient Jacques Thèze, l’immunologie pasteurienne était dominée par la théorie du réseau idiotypique, fondée sur la seule connaissance des anticorps. Comme si, pour comprendre la stratégie d’une armée, il suffisait de s’intéresser uniquement aux boulets, sans étudier ni les canons, ni les artilleurs. » S’engage alors une rude bataille entre les anciens et les modernes. De vive lutte, à 36 ans (un record de précocité à Pasteur), il réussit à créer son service de recherche, baptisé Immunogénétique cellulaire, en référence à Benacerraf, le créateur de l’immunogénétique, et à Jacob, le maître de la génétique cellulaire.
Depuis lors, avec la tranquille obstination de ses aïeux paysans, Jacques Thèze creuse son sillon. « Il n’a jamais varié de sa ligne, témoigne le Dr Marie-Lise Gougeon, qui fut sa collaboratrice avant de devenir chef de l’unité Immunité antivirale et Biothérapie de Pasteur. Maîtrisant la connaissance des lymphocytes CD4, il explore les modalités par lesquelles le VIH se déjoue du système immunitaire en altérant le fonctionnement de certains récepteurs, comme ceux de l’interleukine-2, puis l’interleukine-7 pour engendrer l’immunodéficience, puis le sida... »
Le dur monde scientifique.
Le virus n’est pas le seul adversaire. Sous son côté lisse et affable, le Gersois doit régulièrement ferrailler avec des concurrents sans scrupule. À l’école de son compatriote d’Artagnan, il joue les mousquetaires des laboratoires. Sans polémiquer, il raconte dans son livre « les périodes noires » qu’il lui faut affronter à plusieurs reprises, notamment quand il prend la direction de l’institut Pasteur de Lyon. Ou quand, en définitive, il ne prend pas celle de l’IP de Paris...
Élu en 1984 président de la commission d’immunologie de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), il sympathise avec Philippe Lazar, le directeur général, qui voit en lui « un homme généreux de son temps, totalement engagé à fond dans le combat de la recherche, mais jamais sectaire, qui réussit à faire évoluer les choses grâce à ses qualités humaines. »
Cette dureté du monde scientifique ravivera constamment le remords de la médecine et d’une pratique vécue comme un humanisme. « Il faut connaître Jacques de près pour découvrir en lui la dualité entre le chercheur et le médecin », confie le Dr Gougeon. Avec le temps, il a réussi à se donner les moyens de la surmonter : pour renouer avec la clinique sans sacrifier ses recherches, il a ouvert en 2005 une consultation au centre médical Necker-Pasteur. » Selon sa formule, il y assume « une humanité de rechange ». Sous une photo de Louis Pasteur, pause austère de moine-soldat coiffé d’une calotte noire, il écoute, à leur rythme, des malades qui lui racontent le roman de leurs vies ; certains souffrent de graves maladies immunologiques. D’autres, africains ou asiatiques, sont infectés par le VIH.
La clinique et la recherche se rejoignent encore quand il collabore avec le Pr Jean-François Delfraissy, pour suivre au CHU de Bicêtre une cohorte de patients contaminés mais en bonne santé, les « VIH contrôleurs », et comprendre, grâce à leur modèle, comment le système immunitaire peut, dans certaines conditions, maîtriser les effets de la maladie.
De ces recherches, menées avec toutes ses équipes, assure-t-il, rien ne pourra le faire dévier dans les trois ans qui viennent. Le temps qu’il se donne pour faire aboutir ses travaux et développer une nouvelle stratégie thérapeutique contre le VIH applicable aussi au cancer. Après, ce sera, à nouveau et comme toujours, le temps des dilemmes : renforcer ses efforts auprès des jeunes mères et des enfants déshérités du Cameroun ? S’engager dans la vie publique ? En tout cas, vivre ses passions pour l’histoire, les beaux-arts, l’architecture et la montagne ? « Entre la science et la médecine, soupire le chercheur malgré lui, il me reste tant à faire...»
* Hermann éditeurs, 290 p., 26 euros.
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