DE NOTRE CORRESPONDANTE
C’EST PRESQUE une bataille d’un autre siècle qui semble avoir été engagée à Givors. L’histoire remonte à janvier 2003, date à laquelle BSN Glasspack, berceau de la société Boussois-Souchon-Neuvesel qui a donné naissance au groupe agro-alimentaire Danone, décide de fermer le site pour des motifs de « stratégie industrielle ». L’année suivante, BSN Glasspack devient filiale du groupe américain Owens-Illinois (OI) Manufacturing, acteur majeur de la fabrication de contenants en verre dans le monde, dont le siège français est à Villeurbanne. La petite ville de Givors vit cette fermeture et la suppression de 1 300 emplois comme un traumatisme. Même si les conditions de travail y étaient très dures, même « si les bilans sociaux des 3 dernières années montraient que l’absentéisme pour maladie était dix fois supérieur aux accidents du travail, se souvient Christian Cervantès, vice-président de l’association, aujourd’hui atteint d’un cancer du pharynx, on pensait d’abord à nos emplois, pas à la santé ». Les autorités, quant à elles, sont surtout préoccupées par la pollution des sols. Le site fera l’objet de deux arrêtés préfectoraux, en 2003 puis en 2006, car, devant l’existence avérée « de risques pour la santé humaine », il est nécessaire d’imposer des mesures de contrôle des eaux et une interdiction d’usage de certains sols.
Blocages.
Face à la recrudescence de maladies et de décès qui frappent les leurs, les anciens salariés de BSN Glasspack, regroupés en association, prennent progressivement conscience des risques professionnels encourus. L’association lance une enquête de santé auprès de la population concernée, dont les résultats, en septembre 2009, font l’effet d’un couperet. Les 208 questionnaires exploitables révèlent que 127 de ces anciens ouvriers sont malades ou décédés. L’enquête met en exergue une centaine de cas de cancers des poumons, de l’appareil digestif et de la sphère ORL. Le taux de prévalence du cancer observé se révèle dix fois supérieur à celui mesuré par l’enquête ESTEVE*.
Commence alors ce que ces anciens verriers désignent eux-mêmes comme « un parcours du combattant », afin de réunir les éléments ouvrant la porte au suivi post-professionnel et à la reconnaissance de maladies professionnelles. Si quelques-uns ont obtenu des certificats d’exposition à l’amiante et à d’autres produits, la plupart se seraient vus opposer une fin de non-recevoir de part de l’ex-employeur. Interrogée par « le Quotidien », la direction des relations humaines d’OI Manufacturing n’a pas voulu s’exprimer sur ce sujet. Par ailleurs, les demandes de reconnaissance en maladie professionnelle se heurtent à la procédure médico-légale, lorsque la maladie en question ne figure pas dans un tableau. C’est ce qui est arrivé à Christian Cervantes : bien que la Caisse d’assurance retraite et de santé au travail (CARSAT) a confirmé l’existence d’une « multi-exposition », le Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP) a émis un avis défavorable à la reconnaissance d’un lien entre son cancer et son activité professionnelle. Le Pr Alain Bergeret, titulaire de cette Commission, qui précise toutefois « ne pas être intervenu sur ce dossier dans ce cadre » – notamment parce qu’il avait déjà vu ce patient en consultation privé – estime que cette décision est « cohérente ». L’amiante, rappelle-t-il, « est responsable de cancers du larynx et non du pharynx ». En avril 2009, le Centre International de recherche sur le cancer avait toutefois estimé que les cancers du pharynx et de l’estomac étaient « possiblement » liés à une exposition à l’amiante, avec une évidence néanmoins plus « limitée ». Christian Cervantès a donc formulé un recours devant le Tribunal des affaires de la sécurité sociale (TASS). L’audience est prévue à Lyon le22 juin.
Pression politique.
En parallèle, des politiques sont également entrés en action pour soutenir les anciens verriers de Givors, comme le sénateur Guy Fisher (communiste), qui a porté l’affaire devant le Sénat le 11 février 2010. En décembre dernier, René Balme (PG), maire de Grigny (69), adoptait une délibération par laquelle il s’engageait à demander à la société OI Manufacturing de délivrer aux anciens salariés les fameux certificats. Une précédente tentative, lancée par le maire de Givors (PCF), Martial Passy, avec l’ancienne direction départementale de l’Action Sanitaire et Sociale (DDAS), avait cependant échoué. Les anciens verriers s’estiment donc « contraints » de faire appel à la justice pour que soit reconnu ce qu’ils considèrent comme « leurs droits ». Ainsi, « deux plaintes, dont une avec constitution de partie civile, ont été déposées au pénal. Une dernière est désormais envisagée devant les Prud’hommes », précise Laurent Gonon, membre de l’association. Enfin, dans le sillage du débat public qui s’est tenu à Grigny le 12 mai dernier, l’association projette d’organiser un colloque, d’ici à la fin de 2011, qui rassemblera différents acteurs syndicaux et médicaux, impliqués dans la santé au travail, afin de déterminer « comment aller plus loin ».
* Réalisée entre 1990 et 1995 dans 7 régions sur 21 000 salariés appartenant à quatre tranches d’âge différentes.
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