LE QUOTIDIEN : Comment vous êtes-vous rencontrées ?
DINA BADER : En 2013, nous avons participé à une conférence sur les mutilations génitales féminines à la Sorbonne. Je connaissais Jasmine de nom et nous avons déjeuné ensemble avec les Suédoises Sara Johnsdotter, anthropologue, et Birgitta Essén, gynécologue, qui nous ont dit : « Vous êtes toutes les deux à Genève, vous devriez faire équipe comme nous ! » On s’est revues et on a tout de suite accroché sur le plan amical comme professionnel. On a, chacune, ressenti en l’autre une alliée parce qu’on partageait la même approche critique dans nos recherches.
Dans votre étude de 2014 aux Hôpitaux universitaires de Genève, dans près de 40 % des cas, les mutilations génitales féminines n’étaient pas diagnostiquées lors de l’examen gynécologique chez des patientes excisées. Qu’avez-vous mis en place ?
Dr JASMINE ABDULCADIR : Nous avons fait beaucoup de sensibilisation et de formation du personnel, auprès des médecins de différentes spécialités, sages-femmes, infirmiers, psychologues et interprètes. On a changé les dossiers informatiques des patientes afin d’ajouter une case « mutilations génitales » dans l’anamnèse et l’examen clinique, avec un rappel schématique à l’appui pour mieux les reconnaître. On a réalisé des atlas, des vidéos et des ateliers de simulation pour la salle d’accouchement.
En tant que sociologue, pourquoi travailler sur l’analogie entre l’excision et les chirurgies esthétiques des organes génitaux féminins ?
D. B. : Je me suis toujours intéressée aux violences faites aux femmes. J’ai d’abord travaillé sur les crimes d’honneur dans les communautés turques en Allemagne, puis sur l’excision, qui a concerné des membres de ma famille en Égypte. Le Parlement suisse était alors en train d’établir une loi sur les mutilations génitales féminines. Par hasard, en faisant des recherches, j’ai découvert les chirurgies esthétiques génitales, comme la nymphoplastie [réduction des lèvres internes, également appelée labioplastie, NDLR], proposées dans les cliniques suisses. Je me dis qu’on était en pleine contradiction ! D’un côté, toute la communauté internationale se mobilise pour éradiquer toute forme d’excision, même symbolique, comme la piqûre du gland clitoridien (pricking). De l’autre, il y a une profusion d’opérations dites cosmétiques, en l’absence totale de régulation.
Pourquoi cette analogie est-elle si controversée ?
D. B. : Elle est tout de suite considérée comme infondée, alors qu’il y a des parallèles anatomiques, sociaux, juridiques et historiques. D’après la définition de l’Organisation mondiale de la santé et sa classification des mutilations génitales féminines, la nymphoplastie correspond au type 2a. Or des mineures, parfois âgées de 11-12 ans seulement, se font opérer (2) ! Mais on est tellement pris par les émotions, le dégoût et l’incompréhension à l’égard des pratiques d’excision que même des scientifiques n’arrivent pas à garder la tête froide et avoir un discours rationnel.
Aux États-Unis, les labioplasties ont augmenté de plus de 200 % en cinq ans, or 20 % de ces opérations sont réalisées sur des mineures. Comment analysez-vous ce boom ?
Dr J. A. : Les labioplasties cosmétiques ne sont pas indiquées sur des personnes mineures, selon les recommandations des sociétés de gynécologie, mais pas illégales, contrairement à l’excision. Cela aboutit à une situation contradictoire. Si, en consultation, une patiente d’origine somalienne de 20 ans demande une chirurgie pour se faire couper les lèvres car, dans sa culture, « c’est bien, c’est plus joli », et que cela lui permettrait de « se marier plus facilement », c’est considéré comme une mutilation génitale par le Code pénal suisse. En revanche, si une patiente française de 16 ans demande une réduction chirurgicale des lèvres, cette opération n’enfreint pas la loi. Certains experts affirment que les motivations de ces deux patientes sont différentes. Mais le sont-elles vraiment ?
Pour quelles raisons les labioplasties ont-elles explosé ?
Dr J. A. : Il faudrait davantage d’études pour le savoir. L’épilation est devenue très à la mode et sans poils, on voit davantage ses propres organes génitaux. L’accès croissant à des images pornographiques ou simplement à des photos de mannequins en maillot de bain, souvent photoshopées, avec des lèvres très petites, peut aussi influencer. Ces images confortent la norme d’une vulve prépubère ou d’adolescente comme étant plus sexy voire « normale ». Certaines patientes sont dérangées par la pigmentation physiologique des bords de leurs lèvres ou souhaitent des lèvres internes ne dépassant pas les lèvres externes. En consultation, j’utilise des ressources d’images, telles que la Vulva Gallery, la Labia Library et les outils de Sex-ed+ pour montrer la diversité des formes de vulve existantes. Paradoxalement, l’idéal d’une vulve considérée comme « belle » prévaut sur celle d’une vulve saine, fonctionnelle et qui peut donner du plaisir.
Fait frappant dans votre étude publiée en décembre 2024, des patientes ont pris rendez-vous car elles « se sentent mutilées » après une labioplastie à l’âge adulte. Vous y attendiez-vous ?
D. B. : En 2011, quand j’ai commencé mes recherches, on me disait que cela n’arriverait jamais, alors que j’avais déjà lu des témoignages en ce sens dans des forums internet.
Dr J. A. : Je n’ai pas été surprise. C’est possible que cela arrive et c’est la démonstration que cela existe.
À quoi est due la non-satisfaction des patientes ?
Dr J. A. : Le résultat est considéré comme pas beau ou moins beau que l’aspect initial. Il n’y a plus de lèvres, l’orifice vaginal est trop exposé et l’hymen sort ; il y a une perte d’élasticité des tissus, des douleurs, moins de satisfaction dans les rapports sexuels… Les mêmes plaintes qu’ont parfois les personnes excisées. Certaines ressentent du dégoût et ne veulent pas se toucher, ni montrer leur vulve et vivent l’opération comme un traumatisme. L’une des trois patientes ayant accepté de donner son consentement [à la publication de l’étude, NDLR] a aussi fait un lifting du clitoris avec des complications. Malheureusement, il y a encore moins de littérature à ce sujet. Dans les campagnes préventives contre l’excision, on insiste beaucoup sur les complications, y compris en cas de médicalisation des pratiques. En revanche, il y a très peu d’études sur les issues négatives des chirurgies esthétiques génitales.
Peut-on se reconstruire après une mutilation génitale ?
Dr J. A. : Tout le monde n’a pas besoin de se reconstruire. Des patientes se sentent entières et bien. Nous prenons en charge les personnes qui souffrent de complications urinaires ou génitales, de dysfonctions sexuelles, de douleurs ou de problèmes à l’accouchement. Certaines ont recours à la chirurgie, que ce soit une reconstruction du clitoris ou une désinfibulation [ouverture de l’infibulation : type d’excision qui consiste dans la fermeture de la vulve par l’apposition des lèvres, NDLR] ou d’autres traitements de la cicatrice. Cette chirurgie est toujours accompagnée d’une prise en charge psychosexuelle, où nous adressons d’éventuels traumatismes et antécédents de violences. Il est impossible de traiter une patiente sans aborder toutes ces dimensions, cela permet d’améliorer l’issue de la chirurgie ou même de ne pas y recourir.
En quoi la stratégie de « tolérance zéro » à l’égard des mutilations génitales féminines est devenue problématique ?
D. B. : Au départ, le mouvement de « tolérance zéro » est une action militante noble visant à protéger l’intégrité physique des femmes et des filles contre l’excision. Mais on a tellement associé le terme « excision » à celui de « mutilation », qui est un terme militant et ne correspond pas nécessairement au ressenti des personnes concernées, que l’on n’arrive pas à décloisonner les discours. Or des personnes s’estiment mutilées après une chirurgie esthétique génitale ou d’assignation en cas d’intersexuation ou une circoncision masculine. Pourtant, leurs cas ne seront pas pris en compte dans la campagne internationale.
Quel terme utilisez-vous pour désigner toutes ces pratiques ?
D. B. : Celui de modification génitale non thérapeutique engloberait tout.
Dr J. A. : Concernant les mineures, nous avons proposé dans The Lancet de considérer l’ensemble des modifications génitales non éthiques, ce qui inclut toutes les procédures chirurgicales impliquant l’ablation totale ou partielle des organes génitaux, sans nécessité médicale et pratiquées sans le consentement des personnes concernées.
Pourquoi est-ce important d’inclure les opérations de chirurgie esthétique génitale dans la prévention de l’excision ?
D. B. : De nombreuses études montrent que le succès de la nymphoplastie entrave le travail de prévention contre l’excision. Le double traitement donné à ces diverses pratiques en fonction du nom qu’on leur donne provoque une incompréhension légitime. Et la cohérence est la clé pour une prévention efficace.
(1) S. O’Neill et al., Curr Sex Health Rep, 2020, 12, 266–275
T. Metaxas et al., Arch Sex Behav. 2025; 54(1):399-415
(2) P.K. Jothilakshmi et al., Journal of Pediatric and Adolescent Gynecology, 2009, 22,1,53-55
R. Rouzier et al., AJOG, 2000; 182:35-40
Repères
IIe siècle
Le médecin grec Soranos d'Éphèse, père de l’obstétrique et de la gynécologie, décrit comment enlever « une nymphe trop grande »
Fin des années 1970
La féministe américaine Fran Hosken qualifie l’excision de « mutilation génitale féminine »
1994
Première technique chirurgicale de reconstruction du clitoris par le Dr Pierre Foldes, urologue français
2003
Première Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines, le 6 février, instaurée par l’ONU
2012
Le Code pénal suisse (art. 124) interdit l’excision. La France ne possède pas de législation concernant spécifiquement l’excision mais punit celle-ci en tant que mutilation
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