Pr Didier Houssin : « Oublieuse mémoire de santé publique !»

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Publié le 10/04/2020

Ce chirurgien - aujourd'hui président du comité Covid de l'OMS - est resté plus de cinq ans à la tête de la DGS de 2005 à 2011. À ce poste, il a eu à gérer les plans consécutifs à la menace de la grippe H5N1, puis H1N1. Il tire les leçons de ces événements de santé publique et estime qu'ils ont permis, en partie, de mieux réagir à la pandémie actuelle.

Crédit photo : DR

LE QUOTIDIEN : Vous étiez DGS lorsqu’a éclaté la crise du H1N1 en 2009 et vous avez été délégué interministériel à la lutte contre la grippe aviaire. Estimez-vous que les leçons de cette crise-là ont été tirées ?

Pr DIDIER HOUSSIN : Indéniablement oui, mais en partie. Nous n’avions pas travaillé ex nihilo : le plan pandémie grippale avait été élaboré entre 2005 et 2009, dans le cadre de la menace H5N1, puis il a été amélioré en 2010 avec des fiches précises, notamment sur la réduction des déplacements en période épidémique (fiche C9) et celle des rassemblements (fiche C10). Nous avions beaucoup travaillé sur les plans de continuité d’activité dans de nombreux secteurs, avec le recours au télétravail. Nous avions aussi créé le Centre opérationnel de régulation et de réponse aux urgences sanitaires sociales (CORRUSS) au ministère de la Santé, ainsi que l’Établissement pour la réponse aux urgences sanitaire (EPRUS), ce dont j’étais le plus fier.

Dans la gestion de ces crises, on avait également tiré les leçons avec la nécessité d’une dimension interministérielle des plans. Nous avons aussi travaillé dans l’interdisciplinarité, en mixant les données issues de l’épidémiologie, des sciences de la communication, du droit et des sciences politiques et économiques.

Pourquoi toutes ces leçons ne nous ont-elles pas permis de nous préparer ?

C’est l’éternel sujet du verre à moitié vide ou à moitié plein. Des progrès ont été faits qui ont retenu les aspects essentiels des crises précédentes. Mais nous nous sommes heurtés à deux obstacles : d’une part, la chance que nous avons connue en 2009 avec le succès rapide remporté contre le H1N1 ; l’idée s’est répandue selon laquelle nous en avions trop fait. Nos efforts ont été discrédités dans l’opinion. D’autre part, nous n’avons pas pu agir dans le long terme : il n’a pas été possible de gérer les stocks constitués de FFP2, qui arrivaient à péremption en cinq ans. La culture de la stratégie des stocks s’est plantée.

Les mêmes remarques s’appliquent-elles à l’international ?

Oui, au plan mondial on a eu beaucoup de chance avec Ebola et cela a freiné l’adoption de mesures importantes. Et Mme Chan a aussi été accusée d’alarmisme dans la crise H1N1. Les leçons n’ont pas pu être tirées comme il aurait convenu et nous en supportons aujourd’hui les conséquences, dans le manque de coopération multilatérale, le manque de soutien aux pays pauvres avec l’application de l’article 44 du Règlement sanitaire international. Ce que la communauté internationale a été capable de décider contre les armes chimiques, nous l’attendons encore contre les épidémies de virus émergents. L’OMS a besoin des moyens d’un leadership international qui ne lui sont pas encore accordés par les États.

Au fond, ne jugez-vous pas que la France comme le monde sont dépourvus de la mémoire des crises ?

Hélas, un clou chasse l’autre. Quand la crise est derrière nous, on se détourne et on se dit : mais où sont les risques ? Cela affecte aussi la recherche qui ne dispose réellement de moyens à la hauteur des enjeux que dans l’urgence épidémique. Les enjeux économiques ne sont pas non plus propices au développement de vaccins contre certains virus, car le marché des vaccins n’est pas jugé suffisamment attractif pour susciter les engagements. On focalise sur des problématiques à la mode, comme celles qui sont liées au réchauffement climatique ou aux dangers de l’intelligence artificielle. Et on oublie les grands risques épidémiques. Oublieuse mémoire de la santé publique !

Pour le jour d’après la pandémie, comment agir et dans quel ordre ?

1.Il faut préparer la sortie de crise. 2.Il faut évaluer ce qui s’est passé, via les commissions d’enquête et autres missions d’information. 3.Des leçons doivent être tirées de ces évaluations. 4.Un suivi dans la durée doit être assuré pour garantir l’application des stratégies qui résulteront de ces leçons.

Propos recueillis par Christian Delahaye

Source : Le Quotidien du médecin